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LES BILLETS DE VACANCES DE TEMERARIUS : l’avènement de CHEFTIET comme directeur d’école.

septembre 14th, 2014 by educsociete

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lI eut trois coups secs sur la masse de ferraille. La cloche, une vieille jante suspendue à la branche fourchue de l’un des manguiers qui donnent  à la cour une atmosphère calme et doux lorsqu’elle est débarrassée des animations  ludiques des marmots qui, d’ordinaire la peuplent, vibra à  trois reprises d’un son aigu.   Ce fut la récréation.

Dany, se leva de sa chaise : il avait  besoin d’air et de fraîcheur. Trois de ses élèves se précipitèrent comme à l’accoutumé pour la lui porter dehors. Il s’y installa oubliant son livre de la semaine sur le bureau. Une  fillette vint le lui tendre : « Monsieur,  ton livre. » On pouvait lire sur le dos : « La Fourmilière.» D’un geste de doigts, une page s’ouvrit. Dany en avait pour l’instant quelques minutes d’évasion :

« […] Cheftiet  avait roulé un peu partout sa bosse d’instituteur tonitruant. A son dernier poste dans un village nommé Thiakhat, l’usure du temps lui insuffla le dégoût de la campagne et l’aversion de la fonction d’adjoint. Il voulait avoir à lui la gestion proprement dite d’un établissement scolaire primaire. Il en était obsédé. Ses collègues du village se plaisent à raconter,  à tout venant,   qu’il disait à tout vent son désir d’obtenir un poste de responsabilité, c’est-à-dire une direction  d’école. Ce désir, il ne cessait de l’exprimer avec emphase : « la craie  a blanchi les crins de mes cheveux au tableau noir, maintenant je ne demande que des feuilles blanches sous mes verres blancs.» La cadence de cette prose le rend aujourd’hui encore  nostalgique de ses années d’enseignant de brousse.

Le moment venu, il déclara son poste de Thiakhat comme susceptible d’être vacant mais  il ne s’en limita  pas. Un beau matin, les bras chargés d’emplettes, paquets de sucre, sachets de lait, pots de café, il alla trouver l’imam du village. Après les salamalecs d’usage, il  lui exposa l’objet de sa présence si  matinale et le pria  de bénir son projet de demande de direction d’une école élémentaire. A la vue des présents, l’imam jura à Cheftiet que son vœu est exhaussé car il s’est présenté  au bon moment : « je viens de terminer tout juste, dit l’imam,   une de ces  prières  exceptionnelles de demande de grâce après lesquelles  les vœux se réalisent et les rêves deviennent réalités». Pour le libérer, l’imam grommela quelque chose et le souffla au visage de  l’hôte. « Aminnn, imam … ! Aminn… ! », fit le visiteur matinal en laissant entre les mains du marabout des billets de banque.

Quittant l’imam, cheftiet se convainquit que les voies de Dieu sont insondables. Si l’imam a pu fortifier tant  d’âmes en détresse en ayant fait de leurs rêves des réalités, il n’arriva jamais à l’esprit de quelqu’un  de sous-estimer la toute-puissance mystique  du frère du chef de village,  guérisseur incommensurable  connu au-delà des pays limitrophes. Il se promit une visite imminente au vieux mystique. Le surlendemain,  il se fit encore matinal chez ce  grand guérisseur avec des dons similaires.  Ici l’atmosphère est  détendue. Le  guérisseur est un fin ‘’psychologue’’. Il laissa tirer en longueur les salutations d’usage par un enchaînement sur le cours de la vie quotidienne.  Cheftiet lui dévoila son projet. Plus pragmatique, il demanda à son client s’il pouvait nommer les postes de son choix. Ce dernier  énuméra quatre écoles dans quatre villes différentes. Le vieux mystique tira  alors un bout de papier qu’il découpa en quatre morceaux. Il chargea son client d’inscrire  sur chaque morceau un nom d’école.  Cheftiet s’exécuta et les disposa latéralement en face du vieux. Celui – ci se munit de sa baguette magique  qu’il dopa de ses incantations miraculeuses avant de la  faire  passer au-dessus de chaque  bout de papier à trois reprises. A la dernière fois, le troisième papier sauta et se colla à la baguette magique. Le vieux hocha la : le compte était bon. Cheftiet lut le contenu du papier : « le nom de l’école est Yamar  Podi. » Voilà, dit le vieux, le moment venu tu auras tort de choisir une autre école que celle – ci. Rassuré, Cheftiet se confondit en remerciements sans fin auxquels il joignit le bon geste fiduciaire

Après le guérisseur, Cheftiet  crut normale de miser aussi sur un soutien syndical. Mais, lui,  n’était pas  grand défenseur des positions syndicales dans les bavardages habituels de cour de récréation. Qu’à cela ne tienne ! Le hasard qui fait si  bien les choses amena un matin de lundi  un délégué syndical de la zone dans l’école de Thiakhat. Occasion ne pouvait être plus belle ! Cheftiet la saisit et parla à ce dernier du  projet qu’il tenait à cœur.

-         « Vous  êtes syndiqué ?  Demanda le syndicaliste.

-         Non, répondit l’autre.

-         Donc vous allez me signer ces papiers  pour prétendre aux mêmes droits  que tout autre membre de notre syndicat.

-         J’y adhère.

-         Vous savez mon ‘’grand’’, l’union fait la force. Dans le syndicat, cette force est d’abord morale : il faut accepter la discipline syndicale ; elle est physique : il faut participer aux activités syndicales ; elle est aussi économique : il faut être à jour sur les cotisations syndicales. Voici pour l’instant ce qui peut vous servir de feuille de route syndicale,  le reste on le verra après.

Cheftiet venait d’adhérer à un syndicat. De temps en temps il se surprenait à répéter :’’Voici ta feuille de route syndicale, pour le reste on verra’’. « J’ai  compris » ne cessait – il de dire. En effet, il avait compris. Les réunions syndicales  se tenaient à la ronde, de village en village, et il fallait y être assidu. La marche ne pourrait pas tout réglé. Pour les besoins de la situation, Cheftiet s’acheta un vélo et montra une régularité sans faille aux rencontres syndicales.  Sa participation aux activités de l’organisation le fit remarquer comme  un membre actif, très actif même. Il pouvait jouir de l’espoir d’un soutien syndical le moment venu. S’en étant forgé le droit par un engagement sans réserve dans  la défense de la cause enseignante, pensait – il, il devrait en acquérir  la latitude de prétendre à un retour d’ascenseur.

Somme toute,   Cheftiet s’était employé à mettre toutes les chances de son côté. Il y réussit. A la  fin de l’année scolaire,  il fut muté à l’école Yamar  Podi de Sieth comme chef d’établissement.

Sieth  est une ville située à trente-cinq kilomètres de  Thiakhat.   Quand il eut son vélo, il l’essaya d’abord  sur ce tronçon. L’appétit venant en mangeant, de temps à autre l’envie de pédaler le prenait et il disait : « je vais me gratter les pieds. » S’il disait un jour : « je vais dégourdir mes jambes » ; un autre jour il laissait entendre : « je vais me faire les mollets. » Cependant, par amour de la ville, Sieth  restait toujours sa destination finale. En broussard fatigué de la vie de campagne, ses cauchemars mêmes lui faisaient vivre des scènes citadines. Il lui arrivait de dire à tel ou tel soit qu’il a rêvé tomber de son vélo dans une ville du sud ou qu’il a rêvé se chamailler avec des gens d’une  ville du nord  ou que des policiers l’avaient poursuivi dans  les dédales de Dakar,  la capitale sénégalaise.  Ceci pourrait expliquer qu’à la nouvelle de son affectation dans la ville de  Sieth comme directeur d’école, il eut une bougeotte subite que seul apaisait le désir ardent de faire ses bagages ici et maintenant. Mais comme il vivait avec une partie de  sa famille dans le village et que l’école n’avait  pas encore ouvert ses portes, il se résigna au compte à rebours  des derniers jours qui le séparaient de la rentrée des classes. D’ici là,   l’amabilité exigeait de lui qu’il aille  remercier et l’imam et le vieux guérisseur. Cette fois – ci, le cadeau de reconnaissance de leur soutien moral et mystique se composait  de cola et  d’argent. »

Achevant cette phrase,  Dany entendit la cloche sonner  à nouveau. Ce fut  la fin de la récréation. Les groupes de marmots, essaimés çà et là accueillirent le signale  par une clameur de fin de jeu. Ensuite suivit  un instant de virevolte. Au pas, au trot ou au galop, chacun se fraya un chemin d’accès à sa classe. Le tracer de leur mouvement pouvait correspondre à n’importe quelques  segments d’un rectangle. Certains filaient par la diagonale ou la médiane. D’autres  allaient par la longueur ou la largeur. Les indécis tournaient  en rond dubitatifs. Avait – on sonné  par anticipation la fin de la récré? Les enfants pouvaient le croire car la jante de fer était accessible à la majorité des élèves  de même que  la tige en acier qui servait de baguette de tambour. Il arrivait aussi qu’un maître de service chargeât un élève de sa classe de tenir le chrono. Ce choix s’assimilait toujours à une sorte de course à la cloche entre élèves. Par maladresse  ou  par engouement certains d’entre eux sonnaient souvent plus tôt que prévu. Quand la cloche a retenti un groupe de quatre élèves se présenta à leur maître pour reprendre la chaise. Dany  referma « La Fourmilière » et regagna sa classe d’où il vit la cour se vider peu à peu de sa marmaille.

Cependant, des maîtres  continuaient encore d’y  d’écraser le temps à y humer l’air frais émanant des  manguiers ombrageux pour dix ou quinze minutes  supplémentaires. Ils  devaient redouter l’atmosphère que généraient les quatre murs tant que duraient les leçons.  Ils  s’estimaient plutôt  prisonniers des classes. Toujours est – il qu’une fois à l’air libre ils se considéraient en liberté. Mais comme une liberté  s’acquiert,  ces maîtres se la donnaient. Ils piétinaient le temps par des palabres  interminables que suscitaient des pensées  frivoles. Le bon fonctionnement des cours en souffrait beaucoup mais par complaisance personne ne pipait mot. Il fallait savoir parler sans arrêt et discourir sur tout ou rien pour river chacun à sa chaise. Ainsi se créait l’ambiance qui raffermissait les relations interpersonnelles. Toute autre attitude était tacitement reprouvée. Une courtoisie primaire faisait éviter à chaque maître de se retirer du groupe le premier afin de  ne pas disloquer le cercle de récréation. Qui le faisait recevait des piques du genre : « donneur de leçon ! » Et, comme nous étions  à l’école élémentaire, la formalise se faisait élémentaire réglée sur la puissance du verbe prompte à amadouer l’autorité la plus coriace. Cela se comprenait car, à l’observation,   peu d’instituteurs référaient  leur fonction au devenir sociétal de la communauté dont ils étaient   membres.  La plupart d’entre eux, n’étaient pas censés peser la charge du mot « Instituteur » pour y découvrir une connotation   sublime ;  donc ils se refugiaient derrière  son  sens « dénoté »  qui faisait d’eux  des agents salariés d’un  système scolaire, des employés de ce système.  Sous ce rapport, ils semblaient se placer dans une perspective prolétarienne dans laquelle l’ouvrier convoitait le salaire là où le patronat cherchait la plus-value.  Mais il faut avouer que  le secteur de l’éducation  n’est pas  celui de l’industrie. L’industrie robotise ; l’institution scolaire, en recourant à l’instituteur, humanise. C’est la plus haute connotation de la profession d’instituteur. L’homme étant par ailleurs la mesure de toute chose qu’est – ce que le monde sans humanité ? « Instituteur, de institutor, celui qui établit…, celui qui institue l’humanité dans l’homme ; quel beau mot ». Ce beau mot,  vidé de son sens connoté dans un tel espace d’éducation,  il  y restait les cuistres flagorneurs.

Ces genres de personnes se rencontrent quasiment partout. Ce sont des gens qui  parlent  beaucoup pour travailler peu. Ainsi, ils se disposent  avec facilité à la  mesquinerie et à la délation,  défendant  bec et ongle  le chef en toutes circonstances, car la position de chef est unipolaire, raide  et verticale : le chef a toujours raison même quand il ment. C’est l’argutie de la position de chef. Une argutie prompte à idéaliser le chef faisant de lui une idole d’angoisse aimée par crainte. Dans sa défense contre adversaires et ennemis imaginaires, le temps de travail  se perd à la concocte d’intrigues échelonnées sur l’année. Il se noie dans la formalise sociale tuant avec elle l’action et la perspective,  l’espérance. C’est une des  explications possibles du caractère endémique de la pauvreté individuelle et collective  en Afrique : si rien ne se fait, rien non plus ne se crée. Cheftiet était à sa première année d’expérience de directeur d’école, il avait l’engouement de faire valoir sa position de directeur d’école, sa position de chef tout court. Cependant  il ignorait  la psychologie individuelle et collective de ses adjoints, la témérité des uns et la veulerie  des autres. Par conséquent, tout pouvait virer au vinaigre et  à tout moment.

L’école est un microcosme de vie où des bâtisses rectangles closes reçoivent des élèves quasi autonomes  venus d’horizons divers. Ces derniers  y sont pris en charge par des professionnels de l’éducation, maîtres et directeur,  dont les destins de vie se trouvent  croisés  par la  nécessité de service, sur un seul et même espace. Une  relation interpersonnelle   et socio collective, s’établit  entre eux,  modulée par les titres et les fonctions de chacun. Le directeur à son cahier  de charge autant que les maîtres. Il veille sur la bonne exécution des tâches scolaires dévolues  aux  auxiliaires pédagogiques, les maîtres. L’école met donc en corrélation un ensemble de relations interpersonnelles  déterminant  l’atmosphère  sociale de l’école. Cette atmosphère laisse transpirer du  jour au jour moult  attitudes individuelles  quelquefois  antagoniques. En tant que directeur d’école, Cheftiet devait affronter toutes ces difficultés et bien d’autres encore. Il avait le choix de ménager les chèvres  et les choux caractériels  dans son espace scolaire  pour créer une sorte d’harmonie existentielle au sein de  l’établissement  ou alors se laisser noyauter par les humeurs  du jour des uns et des autres. Mais comme il venait de prendre service, Cheftiet devait se loger  d’abord…

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A SUIVRE…  sur educsociete.blogvie.com les  mésaventures de Cheftiet.

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