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L’Afrique noire et le Monde arabe: l’histoire par le fil et l’aiguille. Educsociete.blogvie .com vous en donne une lecture de la Revue Autrepart sous la plume de Emmanuel Grégoire (Directeur de recherche IRD, laboratoire « Sociétés du Sud et développement ».) et Jean Schmitz (Chargé de recherche IRD, Centre d’études africaines.) dans Autrepart (16), 2000 : 5- 20 / format pdf. Suite et fin :La diversité des relations contemporaines entre le monde arabe et l’Afrique noire.

juillet 11th, 2014 by educsociete

Dian

La diversité des relations contemporaines entre le monde arabe et l’Afrique noire

Nous nous proposons d’examiner leurs relations contemporaines à partir de trois éléments qui nous paraissent importants et par ailleurs étroitement liés : la diffusion de courants de pensée culturels, religieux et linguistiques, la circulation des hommes et leurs relations marchandes.

Le facteur  religieux

L’expansion de l’islam en Afrique au sud du Sahara a été souvent assimilée à la diffusion des confréries soufies (tariqa). Néanmoins, une telle observation doit être nuancée selon que l’on se place à l’ouest ou à l’est du continent. En Afrique de l’Est en effet, les confréries sont restées insulaires ou côtières, ne se répandant  à l’intérieur qu’au XIXe siècle. Au Soudan et dans la Corne de l’Afrique, outre une première vague aux  XVe  et  XVIe siècles qui apportait la Qadiriyya et la Shadelliya, c’est au XIXe siècle que sont apparus, outre la Tijaniyya venant de l’Ouest, les mouvements réformistes soufis venant de la péninsule Arabique. L’existence des hauts plateaux de l’Éthiopie  chrétienne  a  fonctionné comme barrage, à l’inverse du Sahara.

En revanche, en Afrique de l’Ouest, la pénétration de l’islam a suivi les axes commerciaux méridiens empruntés par des tribus chamelières en rivalité. Ces axes, qui apparaissent puis disparaissent en se supplantant au cours des siècles, obéissent à un système d’opposition entre ligues duales ou alliances militaires qui sont aussi des réseaux d’échange, comme le montre le texte de Jean Schmitz. Les groupes maraboutiques qu’on rencontre aux deux extrémités de ces axes commerciaux prennent plusieurs formes.

Au nord, à la limite du Maghreb et du Sahara, ces groupes sont organisés en zawiyya, « maisons » ou marchés associés à un lieu de pèlerinage confrérique, comme ceux qui sont situés sur les contreforts de l’anti-Atlas marocain et qui contrôlent des points de passages des caravanes, réinvestissant, dans des oasis alentour, les bénéfices du commerce transsaharien.

Dans les oasis ou les ksours (marchés-entrepôts) du Sahara lui-même, apparaissent des tribus maraboutiques dispersées sur de longues distances qui sont protégées par des Bédouins ou des « tribus guerrières », hassan maures, imajeghen  touaregs, arabes du Tchad… Au sein de l’espace saharien, les principales confréries se sont identifiées aux tribus maraboutiques qui contrôlaient tel ou tel axe commercial, comme les Kunta du Sahara central qui ont véhiculé la plus ancienne des confréries, la Qadiriyya, ou les Idawali mauritaniens qui diffusèrent la Tijaniyya marocaine. À propos de cette dernière, notons l’importance du pèlerinage dans la constitution de la plus africaine des confréries. Jusqu’au XIXe siècle, la Tijaniyya s’est identifiée aux Idawali installés à Shingitti, dans l’Adrâr mauritanien, ville célèbre dans tout le monde musulman pour être le point de départ d’une caravane annuelle de pèlerins qui se rendaient à La Mecque et ramenaient au retour des livres à dos de chameau. Pierre Bonte analyse la transformation en hommes d’affaires de ces lettrés musulmans11. Plus à l’est, entre la Libye et le Tchad, sur l’axe Kufra-Abéché qui fut, durant la seconde moitié du XIXe siècle, la plus importante des voies transsahariennes, les commerçants Majabra vont lier leur sort à celui de la confrérie Sanusiyya [Triaud, 1995] en utilisant les réseaux de leur zawiyya.

Enfin, plus au sud, les relations landlord/broker entre Sahariens et Négro-Africains ainsi que les alliances entre clans sahélo-soudaniens poursuivirent ces systèmes d’alliances qui, en l’absence de contrôle étatique formel, furent à même d’assurer la sécurité essentielle à ce type de commerce, développant en même temps les affiliations confrériques 12.

Parmi les diverses branches de la Tijaniyya, celle des Niass de Kaolack, au Sénégal, illustre le mieux l’articulation entre les deux axes d’expansion qu’ont suivis les confréries d’Afrique de l’Ouest, celui des méridiens et celui des parallèles, comme le décrit l’article de Jean Schmitz, puisqu’actuellement, ses adeptes se recrutent aussi bien en Mauritanie et au Sénégal qu’au Nigeria. Cette expansion se poursuit au-delà des limites du continent, en direction du Moyen-Orient d’une part, des États-Unis d’autre part.

Autour de la seconde guerre mondiale, les pèlerins qui reviennent du Hijaz, de l’université al-Azhar du Caire et du monde arabo-musulman véhiculent des idées « réformistes » inspirées des mouvements wahhabites au Hijaz ou salafi d’Égypte, prônant un retour aux textes, critiquant les « innovations » des confréries soufies et modernisant l’enseignement de l’islam et de la langue arabe dans le cadre de medersas et d’écoles franco-arabes.

Plus récemment, un second type de réformisme proche de l’islamisme bénéficia de l’aide directe des pays arabes, issue de la manne pétrolière des années soixante-dix, qui rétablit des liens directs entre le monde arabe – Arabie saoudite, Iran, Libye – et l’Afrique noire, relations que la colonisation s’était efforcée de contenir. L’islamisme prône trois retours à la tradition. Doit être obtenue la purification de l’islam par la référence exclusive au Coran et à la Sunna. De même, au niveau social, sont rejetées toutes les innovations (bid’a) opérées par les confréries. Enfin, au niveau de l’État, la Shari’a doit être appliquée, aboutissant à la création d’un État islamique à l’image de celui créé par le Prophète à Médine.

La manne pétrolière a surtout servi à payer des séjours à l’extérieur des arabisants pour acquérir une formation supérieure, que ce soit à al-Azhar au Caire, à Médine ou à Djeddah, avant que ne soient créés, dans les pays mêmes, des centres islamiques au Soudan, au Nigeria, où fleurirent dans les années quatre-vingt les Departments of Arabic and Islamic Studies, dans une moindre mesure au Sénégal, au Niger…

Outre les instituts islamiques et les lieux de conférences, les financements, en particulier d’Arabie saoudite et du Koweit, ont aidé à la construction des mosquées. En léger décalage avec le Moyen-Orient ou le Maghreb, on assiste au sud du Sahara à une explosion de construction de mosquées avec tout le personnel qui leur est lié, mosquées financées non seulement par la manne pétrolière mais également par l’argent de la migration internationale, du Soudan au Mali ou à la vallée du Sénégal. L’apparition de ces lieux de paroles s’accompagne de celle des prêcheurs utilisant la langue nationale et les médias modernes. À l’inverse de la personnalisation des rapports maîtres-disciples « traditionnels », on assiste à une matérialisation des moyens de transmission de l’islam, que ce soit sous forme d’un enseignement du coran qui intègre, dans un cadre moderne, celui de la langue arabe, de l’anglais, des sciences…, ou sous forme de cassettes audio des prédicateurs qui s’expriment dans les langues nationales (hausa, swahili, hassaniyya…). Ainsi le mouvement de dawa

– d’appel pour un retour à l’islam – en Côte-d’Ivoire vise, non plus seulement à moderniser l’islam à la manière des réformistes, mais à islamiser la modernité, pour employer les termes de l’article de Marie Miran, en étant actif sur le terrain de l’action sociale et en empruntant les méthodes de prosélytisme des évangélistes

– conférences, cassettes audio, usage du français comme lingua franca.

Les migrations humaines

Le monde arabe et l’Afrique noire ne sont pas uniquement reliés par des facteurs religieux, culturels ou linguistiques. Des populations se sont toujours déplacées de l’un à l’autre, comme l’illustrent les anciens mouvements caravaniers ou la traite des esclaves qui se traduisit par l’acheminement au Maghreb de très nombreux Africains attesté par la présence d’une importante population noire dans ces pays [Blin, 1988].

Si la traite esclavagiste a disparu, il existe toujours à la fois dans le sud de l’Algérie et de la Libye un réel besoin en main-d’oeuvre peu qualifiée qui a donné naissance à des migrations de travail. Fuyant le chômage endémique qui sévit dans leurs pays, de jeunes Africains s’expatrient ainsi pendant plusieurs années au Maghreb pour y amasser le capital indispensable à la réalisation de leurs projets une fois de retour chez eux. Ils y sont employés à des travaux de force (manoeuvre agricole, maçon, manutentionnaire, etc.), mal rémunérés et que les nationaux refusentd’accomplir.

Ces migrations de travail, qui demeurent encore largement méconnues, ne constituent pas un phénomène nouveau [Grégoire, 1999]. L’Algérie fut, avant même son indépendance, un pôle d’attraction pour quelques jeunes Nigériens. Des témoignages révèlent qu’ils allèrent travailler, entre deux saisons agricoles, à Tamanrasset ou à In Ecker, petite localité où la France procédait à des essais nucléaires souterrains. Depuis lors, le nombre de ces jeunes migrants augmenta fortement, notamment au cours de ces deux dernières décennies, si bien qu’ils forment en Afrique du Nord de véritables petites communautés. On les retrouve dans des villes comme Tamanrasset, Djanet, Ghât, Sabha, Brak, Misrata, Syrte, Benghazi et même Tripoli, où des familles résident depuis déjà longtemps, constituant ainsi autant de structures d’accueil pour les nouveaux arrivants.

Les Touaregs maliens et nigériens jouèrent un rôle important dans ces migrations. Leurs déplacements s’amorcèrent après la sécheresse de 1974 puis surtout après celle de 1984 qui toucha plus encore leur cheptel. L’espoir de trouver des moyens de survie (des camps de réfugiés touaregs furent installés à Tamanrasset) motiva leur voyage mais aussi celui de trouver l’emploi qui faisait tant défaut dans leur pays. Enfin, les appels du colonel Kadhafi, qui les incitèrent à rejoindre la légion islamique, ne laissèrent pas indifférents certains d’entre eux qui constitueront par la suite l’essentiel des combattants des rébellions touarègues malienne et nigérienne. Ces migrations se diversifièrent au cours des années quatre-vingt : les progrès réalisés en matière de transport permirent à de très nombreux jeunes de se rendre plus aisément sur l’autre rive du Sahara. C’est donc un peu tous les ressortissants d’Afrique de l’Ouest (Nigérians, Ghanéens, Togolais, Béninois, Sénégalais, Sierra-Leonais, etc.) mais aussi d’Afrique centrale (Tchadiens, Camerounais, Centrafricains et Gabonais) qui tentent, chaque année, l’aventure au Maghreb où ils séjournent de très longs mois, voire plusieurs années, étant donné le coût élevé et le caractère périlleux du périple (le trajet entre Djanet et Ghât s’effectue à pied à travers la montagne).

Le voyage a pour destination première Tamanrasset ou Djanet. Les francophones tentent, avec l’aide de leurs compatriotes, de s’insérer dans les réseaux de travail locaux. En cas d’insuccès, ils poursuivent leur périple en Libye, comme le font la plupart des anglophones. Les rémunérations y sont plus attractives mais les risques encourus plus grands étant donné la sévérité des contrôles auxquels ne manquent pas de se livrer les policiers et militaires libyens.

Si le régime militaire du colonel Kadhafi sait pertinemment que l’économie de son pays, riche en capitaux et pauvre en hommes, a besoin de cet apport extérieur de main-d’oeuvre – surtout après les investissements massifs qu’il opéra dans le secteur primaire grâce à ses revenus pétroliers –, il n’en demeure pas moins qu’il ne manque pas d’organiser régulièrement et sans ménagement des reconduites aux frontières. Tous ces jeunes migrants étant dans une situation administrative irrégulière (défaut de passeport et de visa), leurs employeurs en profitent pour les rendre corvéables à merci. De leur côté, la police et l’armée libyenne exercent sur eux un racket permanent qui peut anéantir le fruit de plusieurs mois d’un dur labeur ou les conduire dans un camp de transit situé à sept kilomètres à l’est de Sabha appelé Katib Rashia (prison n° 10). Ce lieu de transit est réservé aux seuls Africains qui y sont détenus arbitrairement dans des conditions alimentaires, sanitaires et d’hygiène déplorables qui ne sont pas sans rappeler celles des esclaves d’antan…

En choisissant de travailler au Maghreb, ces migrants font preuve d’un esprit d’aventure et d’un dynamisme surprenants : les longs parcours, la traversée des frontières, le désert et les multiples risques d’un tel voyage ne les arrêtent point (certains peuvent faire plus de trois mille kilomètres avant d’arriver en Libye). D’ailleurs, quelques Ghanéens et Nigérians continuent leur chemin, depuis Tamanrasset ou Sabha, vers Alger ou Tripoli, cachés dans des camions pour ne pas êtres repérés par les autorités. Une fois arrivés dans ces ports, des passeurs les installent dans les cales de bateaux à destination de l’Italie d’où ils tenteront de regagner l’Allemagne et la Grande-Bretagne.

Un autre flux migratoire, lié au développement du transport aérien, apparaît depuis quelques années et relie l’Afrique noire au golfe Persique : les textes de Karine Bennafla et d’Emmanuel Grégoire évoquent ainsi des migrations, au départ marchandes ou religieuses, qui se sont transformées par la suite en migrations de travail comme cela s’est passé pour le Maghreb. Les pays de la péninsule Arabique, qui ont longtemps privilégié l’importation de main-d’œuvre d’origine asiatique, semblent accueillir de plus en plus d’Africains qui sont affectés à des travaux nécessitant peu ou pas de qualification. Bien qu’aucune étude spécifique n’ait jusqu’à présent porté sur ce mouvement, on peut supposer, d’après les témoignages recueillis en Afrique noire, que ces flux prennent désormais une ampleur non négligeable. Certains sont initialement liés au pèlerinage à La Mecque qui peut se transformer en une installation durable (la législation saoudienne a été récemment assouplie en autorisant les pèlerins à effectuer l’Oumra durant neuf mois de l’année et à résider dans le pays un mois au lieu de quinze jours sur trois mois auparavant). Enfin, il convient de souligner, comme pour le Maghreb, que des Africaines, certes peu nombreuses, participent à ces mouvements de population, le plus souvent dans le cadre de réseaux de prostitution. Quelques commerçantes sont aussi installées à Djeddah ou font la navette entre leur pays d’origine et l’Arabie saoudite grâce au vol régulier d’Air Afrique.

Marc-Antoine Pérouse de Montclos décrit des flux migratoires beaucoup plus importants de Somaliens vers les pays du Golfe. Il insiste sur leur importance en termes de flux de personnes mais aussi financiers, ces immigrés envoyant des sommes considérables grâce à des « compagnies à téléfax » dans leur pays qui vit pour une large part grâce à ces mouvements financiers animés par la diaspora installée à l’étranger.

Les relations économiques

Lorsque l’on évoque les relations entre le monde arabe et l’Afrique noire, le commerce transsaharien vient immédiatement à l’esprit tant celui-ci joua un rôle important du point de vue économique : Pierre Bonte évoque la construction, dès le XIIIe siècle, de fortunes sahariennes comme celles des frères Maqqarî, originaires de Tlemcen.

Après de longues décennies d’extinction, le négoce transsaharien tend à renaître sur des bases qui ne sont peut-être pas si éloignées des flux anciens. Certes, les convois de camions ont remplacé les caravanes chamelières mais son organisation et ses acteurs ne paraissent pas être en rupture avec le passé mis à part, aspect capital dans le Sahara central, la mise à l’écart des Touaregs qui ne sont plus les convoyeurs attitrés des marchandises.

Plusieurs grands axes transsahariens peuvent être à présent identifiés. L’axe occidental qui part du Sud marocain ou de la localité algérienne de Colomb- Béchard et qui arrive sur les rives du Niger : Pierre Bonte explique que cet axe était contrôlé pour une part majeure par des commerçants d’origine marocaine durant les premières décennies du XXe siècle, ces derniers étant ensuite supplantés par de nouveaux groupes sociaux issus de la catégorie sociale des zawâya. Un deuxième axe, central, emprunte la transsaharienne depuis Alger en traversant Ghardaïa, In Salah, Tamanrasset puis Agadès. Il se subdivise alors en deux routes, l’une menant à Niamey ou au port de Cotonou, l’autre se dirigeant vers le Nigeria, notamment Kano. Un troisième axe part de Tripoli pour se diriger vers Sabha. Une première ramification regagne Agadès en traversant le désert du Ténéré d’est en ouest, une deuxième regagne le bassin du lac Tchad en empruntant le Tibesti ou la piste qui conduit à N’Guigmi puis à la région de Maïduguri (Nigeria). Enfin, une troisième ramification décrite par Karine Bennafla relie Sabha à Zouar puis Faya-Largeau, Moussoro, pour se terminer à N’Djamena. Un dernier axe part de Benghazi pour atteindre l’oasis de Koufra puis Faya-Largeau ou Abéché.

Ces grands axes mettent en relation des villes parfois très éloignées qui sont le siège des réseaux marchands qui animent les circuits d’échanges transsahariens : Tripoli est ainsi en contact avec Agadès, Zinder, Kano, Faya-Largeau et N’Djamena, mais aussi Cotonou comme nous l’avons décrit dans un précédent numéro de cette revue [Grégoire, 1998]. De son côté, Tamanrasset est le siège d’une foire internationale organisée chaque année afin d’encourager les échanges entre les pays de la région. Pendant quelques jours, elle est le point de ralliement de commerçants algériens installés à Alger, Oran, Ghardaïa, Ouargla, In Salah, mais aussi maliens de Gao et de Tombouctou, nigériens d’Agadès, Zinder, Maradi et Niamey, nigérians de Kano et de Sokoto et enfin burkinabés, togolais et béninois. D’anciens maillages urbains transsahariens renaissent à présent : l’Afrique du Nord est progressivement réintégrée dans la stratégie spatiale des réseaux marchands africains contemporains. Les riches commerçants aderaouas des régions de Tahoua et de Niamey ont ainsi des correspondants permanents à la fois au Nigeria, au Burkina Faso, en Côte-d’Ivoire et à Tamanrasset, dans le cadre d’un commerce de matériaux de construction [Grégoire, 1999].

Les marchandises véhiculées sont globalement de deux types : d’une part, des produits issus des productions nationales comme les dattes, qui proviennent d’Afrique du Nord et qui sont échangées contre du bétail (chameaux, moutons et plus rarement bovins), du henné, du sésame et de l’arachide d’Afrique noire. D’autre part, des biens manufacturés nationaux ou importés depuis l’étranger (Europe, Asie) : pendant de longues années, l’Algérie inonda le marché ouest-africain de cartons de lait (lahda) et d’autres denrées alimentaires qu’elle subventionnait et qui étaient exportés en fraude avec la complicité des plus hautes sphères de l’État. En contrepartie, elle importait des articles de l’industrie nigériane (tissus, parfums, objets divers). La Libye, quant à elle, écoule en Afrique de l’Ouest des produits alimentaires et quelques biens manufacturés. Elle est actuellement impliquée dans un gros négoce de cigarettes d’origine américaine qui sont débarquées à Cotonou pour être acheminées jusque sur les rives de la Méditerranée : là encore, des proches du colonel Kadhafi garantissent aux animateurs du réseau une totale impunité, comme le montre le texte d’Emmanuel Grégoire.

Ces échanges transsahariens contemporains se font en dehors de tout cadre étatique et organisation supranationale : il est important de noter que les échanges officiels entre les États sahariens sont dérisoires. Ceux-ci se limitent à des déclarations de bonnes intentions pour favoriser leurs relations marchandes et à la mise en place de législations le plus souvent très contraignantes, comme l’illustrent les politiques algérienne et libyenne très protectionnistes. Le facteur monétaire constitue une contrainte supplémentaire forte : l’ouguiya  mauritanien ainsi que les dinars algérien et libyen sont en effet inconvertibles, ce qui oblige les hommes d’affaires originaires de la zone franc à procéder sous forme de troc ou à recourir au marché des changes parallèle comme ils le font pour la partie de leur activité tournée vers le Nigeria. Dans un cadre aussi rigide, il n’est donc pas surprenant que les échanges s’opèrent de manière informelle : tous ces nouveaux flux transsahariens s’effectuent la plupart du temps de manière clandestine afin de contourner les législations étatiques (interdictions d’importation et d’exportation), de ne pas acquitter de droits de douane le plus souvent exorbitants et d’éviter les problèmes de change, comme l’évoque le texte de Pierre Bonte à propos des réseaux de contrebande qui se sont mis en place à travers le Sahara espagnol. Les grands axes officiels précédemment décrits sont donc doublés d’une multitude de pistes de fraude. Elles suivent parfois d’anciens axes caravaniers bien connus des passeurs professionnels qui sont des Touaregs algériens, maliens ou nigériens, bien que les négociants arabes les empruntent de plus en plus fréquemment sans recourir à leurs services.

Ces commerçants arabes, qu’ils soient d’origine algérienne, libyenne, malienne ou nigérienne, contrôlent, comme par le passé, ces grands flux d’échanges. Tout au long de leur parcours, ils ont installé, dans les principales localités, des petites communautés qui appartiennent à un même réseau. Toutes participent à son animation en l’approvisionnant en marchandises ou en écoulant celles qu’il leur fait parvenir. Bien ancrés dans les milieux politiques et administratifs du Sud algérien et libyen, ils parviennent à se jouer facilement des législations nationales grâce à des pratiques corruptrices : les douaniers, les policiers et les militaires de ces pays ne perturbent pas leur activité moyennant l’attribution de commissions occultes. Leur zèle se porte plutôt sur les microéchanges qui relèvent de petits commerçants ouest-africains. Ces derniers ne disposent pas du capital relationnel indispensable dont bénéficient les seuls commerçants arabes. Lorsqu’ils ne parviennent pas à échapper aux contrôles, ils sont donc systématiquement rackettés : leurs marchandises se voient alors confisquées et leurs convoyeurs reconduits à la frontière quand ils ne sont pas emprisonnés.

Si le négoce entre l’Afrique noire et le Maghreb s’effectue presque intégralement par voie terrestre, il n’en est pas de même de celui qui s’opère entre la première et le golfe Persique : la voie terrestre qui relie N’Djamena à Port-Soudan sur la mer Rouge, le bateau mais davantage encore l’avion sont les moyens de transport privilégiés, malgré des coûts parfois élevés qui ne découragent pourtant pas ses acteurs. En effet, depuis la fin des années quatre-vingt, les flux de marchandises entre les pays du Golfe et l’Afrique noire ne cessent de s’intensifier, depuis notamment Djeddah et Dubaï, qui constituent des plaques tournantes pour les produits manufacturés européens et asiatiques. Karine Bennafla et Emmanuel Grégoire évoquent l’essor de ce nouveau commerce où Dubaï supplante progressivement Djeddah grâce à la création d’une zone franche et une politique d’accueil plus favorable aux Africains13. Les produits objets de ce négoce sont les tissus, les tapis, l’électroménager, la vaisselle et surtout les véhicules et pièces détachées de la marque japonaise Toyota pour Djeddah et le matériel électronique (ordinateurs, climatiseurs, matériel hi-fi, etc.), le mobilier et la quincaillerie pour Dubaï, qui est également une place financière importante pour les hawilad décrits par Marc-Antoine Pérouse de Montclos. De leur côté, les pays africains exportent vers la péninsule Arabique principalement des moutons à l’occasion de l’Aïd el Kébir, de la gomme arabique, voire un peu de henné et de sésame.

L’Afrique de l’Ouest restant commercialement encore très axée sur l’Europe, ces courants d’échanges transsahariens et à destination du golfe Persique montrent qu’elle opère une large ouverture vers de nouvelles sources d’échanges. Désormais, elle s’ancre de plus en plus dans un marché mondial qui ne cesse de s’étendre à l’ensemble de la planète. Dans ce contexte de mondialisation, elle demeure toutefois économiquement et politiquement faible et dépendante. Les années à venir ne permettent pas d’envisager un renversement de tendance, tant la crise qu’elle traverse risque de perdurer.

En revanche, les pays de la Corne de l’Afrique ont une longue tradition marchande avec ceux du Golfe, comme l’avance Marc-Antoine Pérouse de Montclos en décrivant l’importance de la Somalie dans leur approvisionnement en viande, notamment pour le Yémen. Les prix y sont cependant beaucoup moins rémunérateurs qu’en Arabie saoudite où ils flambent au cours des festivités qui marquent la fin du pèlerinage.

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           Le Sahara apparaît comme un espace complexe : André Bourgeot note que « si la géographie n’est pas en mesure de le circonscrire précisément, ce sont le politique et les politiques nationales et internationales qui lui donneront des frontières, artificielles bien sûr ». C’est aussi un univers qui, contrairement aux attentes, n’est pas neutre mais de plus en plus emprunté : commerçants, migrants saisonniers, touristes, caravaniers, bandits et pillards, groupes armés et forces nationales le parcourent sans grande appréhension malgré l’hostilité de l’environnement. Enfin, c’est un espace convoité car objet d’ambitions géopolitiques : longtemps aux mains de la France, le Sahara risque de lui échapper sous l’effet de regroupements régionaux ou de l’action d’autres puissances étrangères comme les États-Unis qui convoitent ses richesses minières et pétrolières (les sociétés américaines y font de la prospection de manière de plus en plus systématique).

Le regain d’influence des pays arabo-musulmans en Afrique de l’Ouest, et plus particulièrement au Sahel, renvoie à des facteurs pas seulement économiques et culturels mais aussi géopolitiques : le désengagement des Occidentaux en Afrique, symbolisé par la dévaluation du franc CFA, l’attitude plus conciliatrice de la Libye à l’égard de ses voisins et le désir des pays du golfe Persique d’accroître leur influence dans cette zone sont des éléments explicatifs fondamentaux. Dans ce contexte, des États comme le Niger et le Tchad ont une latitude de négociation très faible et sont étroitement dépendants des pétrodollars des pays exportateurs de pétrole et peu peuplés que sont la Libye et les États du Golfe. Les relations avec l’Algérie diffèrent sensiblement et paraissent plus égalitaires car ce paysconnaît depuis déjà de longues années de réelles difficultés économiques et plus récemment politiques, si bien que les ressources qu’il tire de ses exportations d’or noir sont davantage destinées à assurer son propre développement qu’à satisfaire des visées expansionnistes.

Ce rapprochement s’opère par de multiples canaux et revêt des formes très différentes, touchant des domaines aussi variés que le commerce, l’aide au développement ou humanitaire, la culture, la religion et une circulation accrue des hommes malgré les fortes entraves persistantes. Comme le fait remarquer Karine Bennafla, ce rapprochement s’effectue au détriment des acteurs européens qui tendent à perdre de leur influence à la fois commerciale et politique

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         Le Sahara apparaît comme un espace complexe : André Bourgeot note que « si la géographie n’est pas en mesure de le circonscrire précisément, ce sont le politique et les politiques nationales et internationales qui lui donneront des frontières, artificielles bien sûr ». C’est aussi un univers qui, contrairement aux attentes, n’est pas neutre mais de plus en plus emprunté : commerçants, migrants saisonniers, touristes, caravaniers, bandits et pillards, groupes armés et forces nationales le parcourent sans grande appréhension malgré l’hostilité de l’environnement. Enfin, c’est un espace convoité car objet d’ambitions géopolitiques : longtemps aux mains de la France, le Sahara risque de lui échapper sous l’effet de regroupements régionaux ou de l’action d’autres puissances étrangères comme les États-Unis qui convoitent ses richesses minières et pétrolières (les sociétés américaines y font de la prospection de manière de plus en plus systématique).

Le regain d’influence des pays arabo-musulmans en Afrique de l’Ouest, et plus particulièrement au Sahel, renvoie à des facteurs pas seulement économiques et culturels mais aussi géopolitiques : le désengagement des Occidentaux en Afrique, symbolisé par la dévaluation du franc CFA, l’attitude plus conciliatrice de la Libye à l’égard de ses voisins et le désir des pays du golfe Persique d’accroître leur influence dans cette zone sont des éléments explicatifs fondamentaux. Dans ce contexte, des États comme le Niger et le Tchad ont une latitude de négociation très faible et sont étroitement dépendants des pétrodollars des pays exportateurs de pétrole et peu peuplés que sont la Libye et les États du Golfe. Les relations avec l’Algérie diffèrent sensiblement et paraissent plus égalitaires car ce paysconnaît depuis déjà de longues années de réelles difficultés économiques et plus récemment politiques, si bien que les ressources qu’il tire de ses exportations d’or noir sont davantage destinées à assurer son propre développement qu’à satisfaire des visées expansionnistes.

Ce rapprochement s’opère par de multiples canaux et revêt des formes très différentes, touchant des domaines aussi variés que le commerce, l’aide au développement ou humanitaire, la culture, la religion et une circulation accrue des hommes malgré les fortes entraves persistantes. Comme le fait remarquer Karine Bennafla, ce rapprochement s’effectue au détriment des acteurs européens qui tendent à perdre de leur influence à la fois commerciale et politique. (pp 12  - 20. Fin)

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11 Voir, pour la période précédente, P. Bonte [1998].
12 Pour le XIXe siècle, voir J. Schmitz [2000].

13 Marc-Antoine Pérouse de Montclos note la délivrance facile de visas (l’Arabie saoudite les délivre avec parcimonie), le laxisme des contrôles aux frontières et la liberté du marché des changes. Ces éléments font, selon lui, que 80 % des importations de Dubaï sont réexportées dont 20 % sous forme de contrebande.

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